Une croyance ancienne : la doctrine des signatures
L’idée que les aliments ressembleraient aux organes qu’ils soignent n’est pas nouvelle : c’est ce qu’on appelle la doctrine des signatures, popularisée notamment par le médecin suisse Paracelse au XVIe siècle, selon laquelle la nature aurait imprimé dans la forme des plantes un indice de leur usage médicinal.
Même en partant d’une hypothèse finaliste — Dieu, la Nature, ou toute autre entité dotée de volonté, qui aurait fait ressembler les aliments à nos organes pour nous aider à les identifier — elle serait fausse : non, les aliments ne ressemblent pas aux organes qu’ils soignent. Il est facile de faire des liens avec un peu d’observation et d’imagination. Mais il est tout aussi facile de faire l’inverse.
Il suffit d’un contre-exemple
Pour invalider une règle générale, un seul contre-exemple solide suffit.
Le hoya kerrii a des feuilles en forme de cœur — mais sa sève n’est pas destinée à la consommation et peut irriter la peau et les muqueuses. Rien n’indique qu’il « guérisse » le cœur.
Le champignon phallus impudicus a été utilisé de façon ancestrale, en raison de sa forme, comme aphrodisiaque — mais aucune étude clinique chez l’humain n’est venue confirmer cet usage. Il fait en revanche l’objet de recherches préliminaires (essentiellement en laboratoire) sur d’éventuelles propriétés anticancéreuses — un terrain qui n’a strictement rien à voir avec sa forme.
C’est sans doute l’exemple le plus repris sur les réseaux : une carotte coupée en tranche présenterait des cercles concentriques évoquant l’iris et la pupille. La carotte est effectivement riche en bêta-carotène, précurseur de la vitamine A, qui joue un rôle documenté dans la vision. Mais ce lien a été établi par la biochimie, pas par la ressemblance visuelle — remarquée après coup, une fois le lien nutritionnel déjà connu.
Le cherry picking à l’œuvre
Selon les articles qui soutiennent que les aliments ressemblent aux organes qu’ils guérissent, les polyphénols du raisin seraient bons pour les alvéoles pulmonaires, à cause de leur forme en grappe. En réalité, les polyphénols du raisin sont surtout étudiés pour leurs effets potentiels sur la santé cardiovasculaire. Par un raisonnement similaire, on aurait tout aussi bien pu les relier aux vaisseaux sanguins ou au cœur — dont la forme se prête tout aussi bien à l’analogie.
Les fruits rouges contiennent eux aussi des polyphénols, mais n’ont aucun rapport de forme avec les alvéoles pulmonaires. Le lien retenu n’est donc pas déterminé par la biologie, mais par la disponibilité d’une forme qui « marche » visuellement.
On a affaire à une jolie forme de cherry picking : on choisit soigneusement les correspondances qui confirment l’hypothèse de départ, en ignorant silencieusement toutes celles qui ne collent pas. Rien de plus.
Pourquoi ces théories séduisent
Je crois que ces théories ont tendance à plaire car elles apportent un peu de magie dans notre monde. Peut-être que l’appel à la science à tout va rend le monde trop froid aux yeux de certains.
Pourtant, on peut très bien imaginer la science comme un outil offert par la faculté de connaissance, pour permettre aux êtres humains de comprendre le monde. Mais c’est un autre débat !
