Pourquoi la science a toujours besoin de la philosophie

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Une affinité jamais quittée

Mon parcours est plutôt atypique et certainement incomplet. En sortant du lycée, j’ai entrepris des études de philosophie. Et bien que pour diverses raisons j’ai rapidement quitté cette filière, j’ai toujours conservé une affinité avec la discipline.

Il y a quelques années, j’ai appris l’existence de la zététique. J’ai été rapidement séduite, mais aussi tout aussi rapidement déçue, pour cause : des personnes ayant un point de vue très dogmatique sur la science, ce qui va totalement à l’encontre du principe d’esprit critique propre à la discipline, et de façon générale à la science.

Certains rejettent la métaphysique, en oubliant que c’est à partir de spéculations sur le comment du monde que l’on a eu des hypothèses à expérimenter, dès lors que des outils propices à l’expérimentation ont émergé. Sans hypothèse, pas d’objet d’étude 🤷‍♀️

Mais surtout, il ne faut pas oublier non plus que les bases mêmes de la science, et par extension de l’expérimentation scientifique, reposent sur des principes qui pourraient très bien, théoriquement, être remis en question. Et c’est là le but de l’épistémologie, en tant que branche de la philosophie : questionner ce qu’est et comment doit œuvrer la science.

Se dire ami de la science sans même comprendre ce qu’est la science me semble tout à fait absurde.

C’est cette absurdité que je voudrais interroger ici : pourquoi la philosophie, loin d’être un vestige poussiéreux ou un supplément d’âme facultatif, reste un outil de travail indispensable pour quiconque veut faire, ou même simplement comprendre, la science aujourd’hui.

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La science hérite ses questions de la spéculation

Une hypothèse ne surgit jamais de nulle part. Avant de devenir un protocole expérimental, elle a d’abord été une spéculation sur le réel, une tentative de dire comment le monde pourrait fonctionner, formulée bien avant que quiconque dispose des outils pour la tester.

Prenons un exemple simple. La question de savoir si la matière est divisible à l’infini, ou si elle est faite d’éléments ultimes et indivisibles, est une question métaphysique posée par les atomistes grecs, plus de deux mille ans avant qu’un accélérateur de particules puisse y apporter un début de réponse expérimentale. Democrite n’avait aucun moyen de vérifier son hypothèse. Cela ne l’empêchait pas d’être une hypothèse légitime, féconde, capable d’orienter des siècles de réflexion, puis de recherche, une fois les outils disponibles.

Ce que la méthode expérimentale ne fournit pas elle même

La méthode scientifique est extraordinairement efficace pour départager des hypothèses concurrentes, mais elle ne produit pas ces hypothèses ex nihilo. Quelqu’un doit d’abord imaginer que le monde pourrait fonctionner d’une façon plutôt que d’une autre. Cette étape est de nature spéculative, donc philosophique, avant d’être scientifique. Rejeter la métaphysique en bloc revient à oublier d’où viennent les questions que la science se contente ensuite de trancher.

Sans cette étape en amont, il n’y a tout simplement pas d’objet d’étude : la science a besoin qu’on lui pose une question avant de pouvoir y répondre, et formuler cette question relève d’un exercice qui déborde largement le protocole expérimental lui même.

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La science ne peut pas justifier ses propres fondations depuis l’intérieur

Il y a une deuxième raison, plus inconfortable encore pour qui voudrait se passer de philosophie : la science ne peut pas, avec ses propres outils, justifier les principes sur lesquels elle repose.

Le pari inductif

Prenons le lien de causalité le plus banal qui soit : le feu brûle. Nous l’avons observé un nombre incalculable de fois, et jamais mis en défaut. Mais rien, dans l’univers lui même, ne nous garantit que demain le feu brûlera encore. Aucune loi inhérente au monde ne nous promet que les régularités observées jusqu’ici continueront de valoir. Ce que nous appelons une loi physique n’est, au fond, qu’une régularité observée que nous choisissons de généraliser à l’avenir, sans pouvoir le justifier autrement que par le fait que ça a toujours marché jusqu’à présent, ce qui est précisément ce qu’il faudrait prouver. Ce problème, connu depuis Hume sous le nom de problème de l’induction, n’a pas de réponse expérimentale : on ne peut pas prouver scientifiquement que la méthode scientifique fonctionnera demain, sans déjà présupposer sa validité pour le faire. Au fond, la méthode scientifique repose sur un pari : que les lois observées dans le monde resteront les mêmes en tout temps.

Kant et Schopenhauer : la causalité comme structure de l’esprit

Kant a proposé une réponse célèbre à ce problème, en déplaçant la question. Pour lui, la causalité n’est pas une régularité que nous découvririons dans le monde par l’expérience, à charge ensuite d’espérer qu’elle se maintienne : c’est une catégorie a priori de l’entendement, une structure que notre esprit impose nécessairement à toute expérience possible pour qu’elle soit intelligible. Nous ne pouvons tout simplement pas faire l’expérience d’un monde sans causalité, non pas parce que le monde en soi serait nécessairement causal, mais parce que notre esprit ne sait pas fonctionner autrement. Le pari ne disparaît pas pour autant, il se déplace : ce n’est plus « le monde continuera t il de se comporter comme avant », mais « notre entendement continuera t il de structurer nos expériences de la même façon », ce qui, par définition de ce qu’est l’entendement chez Kant, est presque une certitude plutôt qu’un pari.

Schopenhauer prolonge cette idée dans son travail sur le principe de raison suffisante, dont il distingue quatre racines : la raison de devenir (la causalité, qui régit les objets physiques), la raison de connaître (la logique, qui régit nos jugements), la raison d’être (l’espace et le temps, qui régissent les mathématiques), et la raison d’agir (la motivation, qui régit la volonté). La causalité n’est donc, dans ce cadre, qu’une des quatre formes par lesquelles notre esprit structure nécessairement toute chose qu’il rencontre, pas une loi que le monde nous devrait.

Descartes et l’arbre de la philosophie

Un autre détour utile passe par Descartes, qui comparait toute la philosophie à un arbre : la métaphysique en est les racines, la physique le tronc, et les autres sciences les branches qui en sortent. Rien ne pousse sans racines. Pour Descartes, c’est bien la métaphysique, en tant que réflexion sur ce qu’est la connaissance elle même, qui fonde la possibilité même de faire de la physique, et donc de la science.

Descartes fait aussi reposer notre capacité à connaître le monde sur l’existence de Dieu : notre entendement serait un attribut hérité de Dieu, ce qui nous permettrait de comprendre le monde, mais de façon imparfaite, puisque notre entendement, contrairement à celui de Dieu, est fini. C’est de cet écart entre un entendement limité et une volonté qui, elle, ne l’est pas, que Descartes fait naître la possibilité de l’erreur : nous pouvons juger, vouloir affirmer quelque chose, au delà de ce que notre entendement saisit clairement et distinctement. Nos sens, en particulier, sont pour lui une source de tromperie récurrente, ce qui n’est pas sans rappeler ce que l’on appelle aujourd’hui les biais cognitifs : des déformations systématiques de notre perception, qui nous poussent à juger le monde d’une façon qui ne correspond pas exactement à ce qu’il est.

Or, c’est précisément sur des axiomes de ce type, largement hérités de cette tradition métaphysique, que repose la possibilité même de faire une expérience scientifique : que nos yeux voient réellement quelque chose du monde extérieur, qu’une cause entraîne toujours le même effet, que le monde observé aujourd’hui est bien le même que celui qui sera observé demain par quelqu’un d’autre. Aucun protocole expérimental ne prouve ces axiomes : ils sont la condition de possibilité de tout protocole expérimental.

Un consensus n’est jamais définitif

Il découle de tout cela un dernier point, essentiel : un consensus scientifique, même très large, ne signifie jamais qu’une théorie est validée pour l’éternité. Le cœur même de la science, ce qui la distingue justement du dogme, c’est sa capacité à se remettre en question à la lumière de nouvelles données, y compris sur des points qu’on croyait acquis depuis longtemps.

Deux repères utiles

Karl Popper a proposé que ce qui distingue une théorie scientifique d’une théorie qui ne l’est pas, n’est pas sa capacité à être vérifiée, mais sa capacité à être réfutée : une théorie qui ne pourrait jamais être mise en défaut par aucune observation possible sort du champ de la science. Une théorie scientifique reste donc, par nature, une théorie qu’on pourrait un jour être amené à réfuter, pas une vérité qu’on aurait fini d’établir. Thomas Kuhn, de son côté, a montré que la science ne progresse pas seulement par accumulation linéaire de faits, mais aussi par changements de cadre, ce qu’il appelle des paradigmes, qui redéfinissent ce qui compte comme une question ou une réponse valable dans un domaine donné, et qui peuvent, dans de rares cas, faire basculer un consensus qu’on croyait acquis.

Se dire ami de la science sans comprendre ce qu’est la science, c’est un peu comme défendre un pays dont on ignore les frontières.

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Entre dogmatisme scientiste et anti-intellectualisme, une troisième voie

Il existe une tentation, à force de défendre la science, de basculer dans une forme de dogmatisme inversé : croire une affirmation uniquement parce qu’elle se réclame de la science, sans jamais interroger la qualité de l’étude citée, sa méthodologie, ou même son existence réelle.

À l’inverse, il existe une tentation tout aussi problématique : rejeter la méthode scientifique au profit du témoignage individuel, sous prétexte que « l’expérience vaut mieux que la théorie ». Cette opposition repose pourtant sur un malentendu. L’expérimentation scientifique n’est rien d’autre que de l’expérience, mais organisée, répétée, contrôlée pour limiter les biais qui faussent systématiquement nos jugements individuels. Un témoignage isolé est une expérience, certes, mais une expérience non contrôlée, sur un échantillon d’une seule personne, sans groupe de comparaison : c’est précisément le type de donnée que la méthode scientifique a été conçue pour dépasser, pas pour ignorer.

L’esprit critique n’est pas un camp

Ni la confiance aveugle en une étude parce qu’elle est publiée, ni le rejet de la méthode au profit d’un témoignage isolé, ne sont des postures d’esprit critique. L’esprit critique, ce n’est pas choisir son camp entre « la science » et « l’expérience », c’est comprendre pourquoi une méthode donnée permet de mieux s’approcher du réel qu’une autre, dans quelles conditions elle le permet, et où se situent ses limites.

C’est précisément ce travail de clarification, sur ce que vaut une méthode et pourquoi, qui relève de l’épistémologie. Il ne s’agit pas d’opposer la philosophie à la science, mais de reconnaître que la seconde a toujours eu besoin de la première, ne serait ce que pour se comprendre elle même.

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